Matthieu Rouveyre : Élu local bordelais

in Lutte contre les discriminations

C’était le 5 juin 2004, il s’agissait de ne rien concéder à l’homophobie

2013

J’exhume de mes archives ce vieux billet. C’était le 5 juin 2004. Noël Mamère célébrait le mariage entre deux hommes. Informés quelques jours plus tôt qu’une manifestation d’homophobes allait se tenir, nous avions décidé de nous mobiliser en faveur de l’égalité des droits. Cet épisode nous a rendu plus forts et plus déterminés que jamais à devenir des acteurs d’une réelle transformation sociale.

Il est 10h20, Aurélie et moi cherchons les autres, ils se trouvent à une des entrées de la Mairie. Nous nous dirigeons vers la plus proche de nous. Environ 150 manifestants sont déjà là … mais de quel bord sont-ils ? Nous ne tarderons pas à le savoir, nous nous sommes tous deux vêtus de nos t-shirts du Mouvement des Jeunes socialistes. Certains individus s’approchent de nous, ils sont hostiles. On ne tarde pas à voir des pancartes amalgamant homosexualité et pédophilie, des pin’s du FNJ et quelques signes appartenant à la pas moins malveillante Jeunesse identitaire. Bien, ne paniquons pas, faisons le tour. Je me retourne avec un soupçon d’appréhension. Ils ne nous suivent pas.

Nous parvenons à l’autre entrée, rue du Maréchal de Lattres de Tassigny. On retrouve les six autres camarades, notre matériel de manifestation en main. Jérémy m’apprend que De Villiers est passé, une Soeur de la perpétuelle indulgence m’indique que le camp d’en face comptait des individus arborant fièrement la croix gammée. Amélie me dit son inquiétude. Les forces progressistes représentent à peine une centaine de militants. Le MJS est le seul groupe organisé. Pas de Verts, je ne vois pas la LCR. Il y a les Soeurs et des citoyens venus apporter leur soutien aux revendications que nous défendons. J’ai la surprise de voir XIII, qui passera de temps en temps prendre la température et faire quelques photos. Nous avons à peine le temps d’échanger quelques informations que les extrémistes se dirigent vers nous. Ils sont au moins trois fois plus nombreux. Plus ils approchent, plus on les entend vociférer, ils nous insultent : « bandes de tantouzes, sales pédales ». Une femme est arrivée d’on ne sait où, elle tient son gamin en bas âge dans une main et agite l’autre en notre direction : « Vous êtes anormaux, protégeons nos enfants ».

Avec mes camarades, nous échangeons quelques regards. Nous sommes fébriles et inquiets. Je demande à Quentin et Amélie de dérouler la banderole, elle fait trois mètres de long, il nous faut créer un périmètre de sécurité. Nous nous positionnons derrière, nous sommes côte à côte avec les Soeurs. Des militants isolés viennent prendre place derrière notre banderole, nous sommes maintenant en première ligne.

Ils sont tous près et s’approchent encore, ils sont de plus en plus virulents. Je lance les slogans, d’abord ceux de nos pancartes, préparées la veille dans la hâte : « Mêmes devoirs, mêmes droits », « Oui à l’homoparentalité, Egalité, … »
J’échange un regard avec Florence, la seule militante du PS qui ait fait le déplacement. Ce petit bout de femme en a connu des manifs difficiles et des fachos de cette espèce, elle semble néanmoins réellement préoccupée.
Un type de chez eux se détache, il tient fièrement une pancarte « Homosexualité = Zoophilie » et vient faire le singe devant nous. Je fais mine de lui jeter des cacahouètes, tout le monde s’y met, il se calme.

L’ambiance est de plus en plus tendue. Un gros molosse s’approche de moi, il essaye de saisir la banderole, je lui tords la main, tout de suite ses potes arrivent, Florence me fait lâcher prise, des cadres de chez eux calment le jeu. Le molosse me promet de « m’arracher les yeux ». Ils me scandent qu’ils me retrouveront pour me faire la peau, à moi et à mes copains. Ils se concertent, nous sommes seulement à quelques centimètres, nous les entendons, ils proposent de nous charger. Florence me suggère sa stratégie : « s’ils nous attaquent, on laisse tout tomber et tout le monde se barre en courant. Je sais que c’est la meilleure solution et la plus raisonnable mais je lui réponds que c’est impossible. Les Soeurs ne s’en sortiraient pas indemnes. Nous nous ne laisserons pas intimider.

Un autre molosse s’avance pour essayer de nouveau d’arracher la banderole, je m’excite, leurs cadres viennent de nouveau calmer le jeu. On me propose de nous replier un peu. Hors de question, nous ne leur concéderons pas de terrain. Je relance les slogans, il est 11h40, je crie « ils ont dit oui, vive les mariés », tout le monde reprend. Les autres sont surexcités, la tension est à son comble. Ils sont prêts à charger lorsqu’un orchestre arrive. Il roule pour nous. Les musiciens vont se mettre derrière nous, ils commencent à jouer. Ça nous redonne du courage, on gueule plus fort. Ça y est, je n’ai plus de voix. Les extrémistes commencent à se retirer en pestant. Nous resterons là encore 40 minutes avant de partir, véritablement fiers d’avoir tenu bon.

Peu de gens ont vu la pièce qui venait de se jouer. Seuls les manifestants pro-mariage (qui n’ont cessé de nous remercier) étaient aux premières loges. Peu de journalistes relaieront cette information. Ce n’est pas aujourd’hui qu’on va reconnaître que les jeunes socialistes défendent leurs idées jusqu’au bout. Nous ne sommes pas venus chercher de la reconnaissance et nous étions tellement heureux de notre victoire que cela suffisait à notre orgueil.
En partant, une voix d’homme nous interpellait. Je me retournais. Il était grand, en costume noir et portait l’écharpe tricolore. « Nous avons vu ce que vous avez fait, merci beaucoup, c’est vous l’avenir, je suis élu, adjoint au maire de Paris Bertrand Delanoë, mon nom est Christophe Girard« . Une femme s’approche, elle est élu Vert à la Mairie de Bègles : « De la cour j’ai vu ce que vous avez fait, heureusement que vous étiez là, je vais voir avec Noël pour que vous receviez ses remerciements, il n’a pas dû vous voir« . Une personne se disant proche de Gérard Colomb nous applaudit, nous dit qu’ils ont besoin de nous à Lyon. Les filles de la LGP passent, elles sont pressées mais me saluent avec leurs pouces et nous disent merci. Nous sommes émus et encore plus fiers.

On s’organise pour rester en groupe jusqu’à ce que chacun soit dans une voiture. Un Vert nous invite, Florence, Aurélie et Moi à venir au local des Verts à 13h00. J’hésite, mon discours pour la GayPride est chez moi … le temps presse. On décide d’y faire quand même un saut. Les mariés ne tardent pas à venir, ils sont entourés de journalistes. Je les salue mais ils sont, semble-t-il, sur un nuage. Je bois un pamplemousse, je propose à mes deux camarades de les retrouver place de la Comédie à 14h00, je dois aller chercher mon discours.

La marche commencera en retard, à 14h45 mais se déroulera sans aucun accro. A l’arrivée, place de la Victoire, les stands se mettent en place. le Char des intervenants aussi. On me demande de monter. Act-Up sera la première organisation à intervenir, puis Aides, … Pendant les prises de paroles, je commençais à m’angoisser, quel accueil vais-je recevoir en tant que jeune socialiste ? Act-Up venait d’être extrêmement virulent à leur égard. Je regardais la foule, des centaines et des centaines de personnes. C’est mon tour : « Le Mouvement des Jeunes Socialistes de la Gironde est heureux de participer cette année encore à la Lesbian and Gay Pride. Pour notre mouvement, prendre part à cette marche c’est s’engager. S’engager contre…« . Je donne de la voix, je suis convaincu par ce que je dis et galvanisé par l’épisode de la matinée. J’entends des applaudissements, de là où je ne les attendais pas. Je suis heureux.

2 Comments

  1. Je m’en souviens comme si c’était hier, c’était en effet très chaud. A la fin, j’étais reparti seul pour rejoindre ma voiture qui était garée assez loin, et je n’étais pas très fier à l’idée de croiser à un coin de rue un groupe de fachos qui aurait pu se rappeler que j’étais parmi les pro-mariage…

    Je me souviens aussi des newsletters des Identitaires qu’on a reçu ensuite, sans s’y être abonnés bien entendu, pour essayer de nous intimider sans doute…

  2. Ce qui est bien, c’est aussi la mutualisation des causes : le camarade noir qui était à nos côtés a également eu droit à des flots d’injures racistes… au cas où on aurait cru aux boniments des « ah mais je suis pas homophobe, ni intolérant à qui que ce soit, je défends les enfants »…

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